778 · Col de Roncevaux
Roncevaux : la mort de Roland

Le 15 août 778, dans un défilé des Pyrénées, l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne est massacrée alors qu'elle rentre d'une expédition en Espagne. Parmi les morts, un certain Roland, préfet de la marche de Bretagne. Trois siècles plus tard, ce fait d'armes secondaire deviendra le sujet du plus célèbre poème épique du Moyen Âge français.
Une embuscade racontée par Éginhard
Ce que l'on sait vraiment tient en quelques lignes. Le biographe de Charlemagne, Éginhard, rédige vers 830 sa Vita Karoli Magni. Il raconte que l'armée franque, repassant les Pyrénées au retour d'Espagne, voit son arrière-garde attaquée dans les hauteurs. Les assaillants, embusqués, fondent sur la colonne, pillent les bagages, puis se dispersent à la faveur de la nuit et du relief. Éginhard cite trois victimes par leur nom : Eggihard, sénéchal de la table royale, Anselme, comte du palais, et Hroudland, préfet de la marche de Bretagne. Ce Hroudland est le Roland de la légende.
Des Basques, pas des Sarrasins
Le point que la chanson de geste a effacé est capital. Éginhard est formel : les agresseurs sont des Wascones, des Basques, et non des musulmans. Charlemagne avait été appelé en Espagne par des gouverneurs musulmans révoltés contre l'émir de Cordoue ; son expédition jusqu'à Saragosse avait échoué, et au passage il avait fait abattre les murailles de Pampelune, ville chrétienne basque. C'est en représailles que les montagnards tendent l'embuscade. Le massacre est donc une affaire entre Francs et Basques, sur fond de vengeance locale, et non un choc entre la chrétienté et l'islam.
Comment Roland devient un héros de croisade
Vers 1100, un poète anonyme compose La Chanson de Roland, près de 4 000 vers en ancien français, conservés notamment dans le manuscrit d'Oxford. Le texte transforme tout. Les Basques deviennent une immense armée de Sarrasins ; Roland, neveu de Charlemagne, refuse par orgueil de sonner son cor, l'olifant, pour appeler les renforts. Il ne le souffle qu'à l'agonie, si fort qu'il en meurt, après avoir tenté de briser son épée Durandal contre un rocher. Le traître Ganelon, absent des sources historiques, livre l'arrière-garde à l'ennemi. Cette réécriture sert l'esprit de la première croisade, lancée en 1095 : on relit une défaite face à des chrétiens basques comme un martyre face aux infidèles.
Ce que l'on voit aujourd'hui au col
Le lieu exact de l'embuscade reste discuté ; les historiens ne s'accordent pas sur le défilé précis. Au col d'Ibañeta, point de passage proche de Roncevaux, en Navarre espagnole, un monument et une stèle rappellent l'épisode. En contrebas, la collégiale de Roncevaux (Orreaga-Roncesvalles) accueille depuis le XIIe siècle les pèlerins de Compostelle, qui franchissent là les Pyrénées. La légende a fini par s'attacher au paysage : on montre encore aux visiteurs la brèche de Roland, une faille spectaculaire du cirque de Gavarnie, que Durandal aurait ouverte d'un coup d'épée.
Le saviez-vous ? L'épée que l'on montre fichée dans la roche à Rocamadour, dans le Lot, et que la tradition donne pour la Durandal de Roland, n'a aucun lien historique avéré avec le personnage. Le sanctuaire, étape majeure du pèlerinage médiéval, s'est approprié la légende au fil des siècles — un bel exemple de la façon dont un mythe finit par s'ancrer dans un lieu bien réel.
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