XIe-XIIe s. · Pont au Change
Le Pont-au-Change, ancêtre de la Bourse

Reliant l'île de la Cité à la rive droite de la Seine, le Pont-au-Change tient son nom de ses occupants : les changeurs de monnaie. Pendant des siècles, leurs échoppes ont aligné des bancs couverts de pièces venues de toute l'Europe. C'est là, sur quelques dizaines de mètres de tablier encombré, que se concentrait le négoce de l'argent à Paris.
Pourquoi les changeurs s'installent sur un pont
Au Moyen Âge, chaque seigneur, chaque évêché, chaque ville frappe sa propre monnaie. Un marchand flamand qui arrive à Paris avec des deniers tournois, parisis ou de Provins doit faire convertir son argent avant d'acheter. Ce métier exige une expertise rare : peser les pièces, juger leur teneur en métal précieux, détecter les rognures et les faux. Les changeurs, appelés changeurs ou nummularii dans les textes latins, exercent cette fonction technique et lucrative.
Le pont les concentre pour une raison simple : c'est un passage obligé. Tous ceux qui entrent dans la Cité par le nord franchissent ce point. Installer son banc là, c'est capter le flux des voyageurs et des marchands.
Une décision royale au XIIe siècle
L'installation des changeurs sur le pont n'est pas spontanée : elle est encadrée par le pouvoir royal. Sous le règne de Louis VII, puis surtout de Philippe Auguste, la monarchie capétienne organise et taxe l'activité parisienne. Le roi accorde aux changeurs le droit d'exercer sur le pont en échange de redevances. Le pont devient un espace réglementé, où l'on ne s'installe pas sans autorisation.
Le mot banc, sur lequel le changeur étale ses pièces, donnera plus tard le mot banque — l'italien banca en est l'héritier direct. La rupture d'un banc, en cas de faillite, est à l'origine de l'expression banqueroute, du banca rotta, le « banc rompu ».
Du change à la finance : un ancêtre, pas une Bourse
Il faut être précis sur les mots. Le Pont-au-Change n'est pas une Bourse au sens moderne : on n'y échange pas d'actions ni d'effets cotés. C'est un marché du change manuel, où l'on troque physiquement des monnaies. La Bourse de Paris, institution officielle de négoce des valeurs, ne naîtra qu'en 1724, dans un tout autre cadre.
Mais la filiation des fonctions est réelle. Les changeurs médiévaux pratiquent déjà le prêt, le dépôt, la lettre de change — des opérations qui préfigurent le métier de banquier. Le pont concentre, dès le XIIe siècle, le savoir-faire financier de la capitale. En ce sens, il est bien un ancêtre des places financières.
Ce qu'on voit aujourd'hui
Le pont actuel n'a plus rien de médiéval. Les ponts de Paris portaient autrefois des maisons et des boutiques, qui s'effondraient ou brûlaient régulièrement. Les constructions furent supprimées au XVIIIe siècle pour dégager la circulation et la vue sur le fleuve. Le Pont-au-Change que l'on traverse a été reconstruit sous le Second Empire, vers 1860, sous Napoléon III. On y lit encore le « N » impérial sculpté sur le parapet, seul vestige visible de cette longue histoire de pierre et de monnaie, face à la Conciergerie.
Le saviez-vous ? Le mot « banqueroute » vient du change médiéval : quand un changeur faisait faillite, on brisait son banc, le banca rotta italien. Le banc rompu signalait publiquement qu'il ne pouvait plus honorer ses dettes.
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