v. 1000 · Paris
Les peurs et l'espérance de l'an mil

En 987, à Senlis, les grands du royaume élisent roi Hugues Capet, un duc des Francs dont la lignée règnera sept siècles. Le sacre a lieu à Noyon, peut-être à Reims. Treize ans plus tard, on passe à l'an mil sans que les chroniques parisiennes signalent la moindre panique générale. L'idée d'un Occident paralysé par la terreur du millénaire est une construction tardive, qu'il faut examiner de près.
Le mythe des « terreurs de l'an mil » est né au XIXe siècle
L'image d'une chrétienté prostrée, attendant la fin du monde au passage de l'an 1000, doit beaucoup à l'historien romantique Jules Michelet, qui en fit un tableau saisissant au milieu du XIXe siècle. Les historiens médiévistes l'ont depuis largement nuancée. Aucun texte contemporain ne décrit de mouvement de panique collective lié précisément à la date. Le comput lui-même était incertain : on ne datait pas partout de la même manière, et l'année de la Nativité ne s'imposait pas comme repère universel. La peur de la fin des temps existait, mais elle était diffuse, théologique, sans calendrier fixe.
Raoul Glaber, le moine qui a fixé les images de l'époque
Une grande part de ce que l'on croit savoir vient d'un seul auteur : le moine bourguignon Raoul Glaber, dont les Histoires couvrent les environs de l'an mil. C'est lui qui écrit qu'après l'an 1003, le monde se couvrit d'un « blanc manteau d'églises », formule devenue célèbre pour désigner l'essor de la construction religieuse. C'est encore lui qui rapporte famines, comètes et prodiges. Glaber n'est pas un témoin neutre : il interprète les signes, cherche du sens dans les catastrophes, et son récit doit être lu comme une œuvre d'auteur autant que comme une chronique. Ses famines, en revanche, correspondent à des disettes réelles et répétées de ces décennies.
Paris, modeste capitale d'un royaume morcelé
Vers l'an mil, Paris n'est pas la grande ville qu'on imagine. Le pouvoir capétien est faible, tenu en échec par des principautés puissantes. La cité se concentre sur l'île, autour de la cathédrale d'alors — bien avant Notre-Dame, dont la première pierre ne sera posée qu'en 1163. Sur la rive gauche subsiste l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, fondée au VIe siècle par Childebert Ier, plusieurs fois ravagée par les Normands au IXe siècle puis relevée. Son clocher roman, élevé vers 990-1014 sous l'abbatiat de Morard, est l'un des rares témoins encore debout de ce Paris-là : on peut toujours le voir aujourd'hui, plus ancien clocher conservé de la ville.
L'espérance autant que la peur : la paix de Dieu
Aux mêmes décennies se développe un mouvement venu surtout du sud et du centre de la Gaule : la paix de Dieu. Lors de conciles, comme celui de Charroux en 989, des évêques entourés de foules et de reliques proclament l'interdiction de s'en prendre aux clercs, aux paysans et aux pauvres. Plus tard naîtra la trêve de Dieu, qui suspend les combats certains jours. Loin d'un effondrement angoissé, ces assemblées montrent une société qui cherche à encadrer la violence des guerriers. La fin des temps n'y est pas une obsession ; c'est un horizon parmi d'autres.
Le saviez-vous ? La fameuse formule du « blanc manteau d'églises » de Raoul Glaber se rapporte à l'an 1003, non à l'an 1000 : le moine décrit l'élan de reconstruction des sanctuaires après le passage du millénaire, et non une frénésie née de la peur.
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